Ces derniers temps, avec la dégradation des conditions de vie des masses défavorisées en raison de l’inflation, le chômage, l'insécurité alimentaire greffée sur le débordement de l’insécurité, les mouvements sociaux se multiplient de plus en plus. Grèves, manifestations, pays lock, violences politiques…, avec ces mouvements populaires de nature contestataire, les masses investissent les espaces publics et s’érigent envers et contre tout. 

La récurrence des mouvements revendicatifs depuis 2016 est, selon le professeur Georges Eddy Lucien, le signe précurseur d’une période révolutionnaire. L’historien nous retrace la trajectoire de ces mouvements sociaux qui remonte à 1910, des années avant la période de l’occupation étasunienne d’Haïti. 

« En 1920, contre l’occupation américaine et contre un ensemble de mesures liées à la crise de 1929, les masses ont révolté, ils ont cassé le mouvement. 17 ans plus tard, le peuple sort en 1946 pour manifester, ils l’ont chassé des rues. 10 années après, soit en 1956 - 1957, le peuple sort encore une fois et ils ont fait échec au moment. Après environ 30 années, le peuple gagne encore les rues vers les années 1986 », rappelle-t-il.

À en croire Georges Eddy Lucien, pendant ces périodes, à chaque sortie de la population, les maîtres du système ont trouvé un moyen de les faire rentrer et d’instaurer une transition de continuité. Mais cette fois, l’oligarchie locale et internationale, pour reprendre les termes du professeur des Universités, se trouve dans l’incapacité de casser les revendications populaires et c’est là qu’il devient intéressant selon lui. 

« À partir de 2016, la fréquence des mouvements sociaux devient de plus en plus captivante. Chaque année et même plusieurs fois dans une année, la population gagne les rues. En 2018, les 6,7 et 8 juillet, la population se lève, trois mois plus tard, le 17 octobre, le peuple investit les rues, un mois après, 18 novembre, il sort », explique Eddy Lucien.

Gangs comme outils de contrôle 

Le professeur Georges Eddy Lucien observe qu’en dépit de la répression policière et les discrédits jetés sur les mouvements sociaux, les mobilisations ne s’arrêtent pas. Et selon lui, pour faire face à la peur de la populace, l’oligarchie utilise les gangs pour casser les mouvements. « Les bandits ont plusieurs fonctions. Une fonction censeur qui consiste à massacrer le peuple revendicatif, une fonction de banalisation qui consiste à polluer le contenu des mots et des discours et une fonction de criminalisation du mouvement », analyse-t-il. 

Selon lui, les gangs armés sanctionnent les manifestants pour avoir investi les rues et contestent le système. C’est une raison qu’il avance pour expliquer les massacres perpétrés dans certains quartiers de la capitale. « C’est le cas de la population de La Saline qui a participé dans les manifestations du 17 octobre qui allaient être massacrés en novembre », assure-t-il, pensant que le même scénario s’est répété à Bel-Air, à Carrefour-Marassa et selon lui, c’est le travail d’une équipe d’extrême droite au pouvoir qui n’accepte pas ces habitants des masses populaires comme citoyens qui ont aussi des droits. 

Face aux mouvements populaires, les gangs ne se limitent pas aux massacres et autres formes de répressions exercées habituellement sur les foules, selon Georges Eddy Lucien, leurs discours ont aussi un impact considérable sur le mouvement. Par exemple, certains disent qu’ils sont des révolutionnaires alors que, pour le professeur, le banditisme n’a rien à voir avec une forme quelconque de révolution. Ces utilisations brisent le contenu des mots, le sens réel et la charge idéologique cachée derrière les expressions ou les discours. 

Si violences et discours d’appropriation ne suffisent pas pour discréditer les mouvements, les gangs gagnent aussi les rues et leurs présences ont un sens et pointent un résultat pour certains. « Ils font sortir des gangs armés pour discréditer les mouvements. Avec Jovenel on l’a vu avec les hommes du village de Dieu. Sous le gouvernement d’Ariel Henry, on le voit encore. Cela a un lien. Il y a même un effort d’institutionnalisation des gangs. Ils les ont fédérés et après quand ils doivent s’adresser, il vise directement un coordonnateur ou un porte-parole pour donner les instructions », analyse le professeur. Lorsque les gangs sont ainsi formés, organisés et mis en action, ils donnent un certain contrôle des territoires à ceux qui les financent. 

Selon Georges Eddy Lucien, ce contrôle aurait une fonction conservatrice en ce sens qu’ils empêchent les rencontres. Donc, il conserve l’ordre établi, le système contesté. « Dans les quartiers populaires, les organisations progressistes peuvent jouer des rôles d’avangardistes, aller à la rencontre des groupes et faire un travail de conscientisation, mais les gangs empêchent ces rencontres», dit-il. Les gangs empêchent le déroulement des mouvements sociaux. Ils ont chassé la population de Matissant, à Cité Soleil, à Bel-Air, à la Saline, à Carrefour-feuilles, ils ne peuvent pas sortir 

Quelle volonté pour en finir avec les gangs ? 

Georges Eddy Lucien ne voit aucune volonté du côté des acteurs en position de régler ce problème à le faire parce que, selon lui, le gang serait cet outil qui permet de pacifier la population et casser les mouvements sociaux qui tendent à chambarder le système.

Ainsi, postule que les bandits n’ont pas de moyens, il faut se questionner sur l'origine de leurs armes. Si les pays qui se disent prêts à intervenir veulent contrôler et stopper chacun le trafic des armes chez eux, comme l’a demandé la Chine, le problème serait résolu une fois que les bandits n’ont pas d’armes et de munitions, ils ne peuvent rien. « Mais ils ne vont pas le faire parce que les bandits sont pour eux un mal nécessaire », affirme-t-il. 

Plus loin, il dénonce ces acteurs de l’extrême droite et de l’oligarchie qui essayent de pacifier les zones modèles en matière de mouvement de contestations de la même manière qu’ils pacifient l’Université d’État. Depuis 2015-2016, les étudiants qui ont voulu lutter contre le projet international visant à transformer l'Île à vache en zone touristique et contre la question de l’exploitation des mines ont été chassés de l’Université. Même des professeurs qui ont participé dans la lutte l’ont payé. 

Ils ont pacifié les lycées qui étaient des rebelles depuis l’occupation américaine, et finalement ils ont pacifié les quartiers populaires. Pour le professeur, les gangs jouent un rôle fondamental dans cette stratégie de pacification des masses et dans leurs stratégies de récupération à chaque fois qu’ils mettent en crise l’hégémonie. 

Toutefois, il souligne un effort de redonner vie à ces espaces dépolitisés par les maîtres du système. « Si cela arrive, le mouvement social va continuer. Si en dépit de tout cela, la résistance plane, ils cherchent à renforcer les dispositifs répressifs. Soit ils renforcent la police nationale avec des matériels pour assurer la répression sur les mouvements, soit ils font des interventions directes », nuance le professeur en attirant l’attention sur les non-dits des aides offertes par la communauté internationale. 

Après tout, Georges Eddy Lucien croit que derrière toutes les actions de la communauté internationale et principalement les États-Unis, il y a une peur de la gauche haïtienne. 

« On est dans une situation où il y a une émergence de figures de gauches dans toute l’Amérique latine. La Bolivie, le Mexique et la Colombie ont tous une figure de gauche au pouvoir et le Brésil est sur le point d’élire une figure de gauche. Cette situation, géopolitiquement, n’est pas favorable pour les États-Unis, ils veulent anticiper pour empêcher qu’une figure de gauche investisse le pouvoir en Haïti », conclut-il.